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L ’Hyper émotion, nouveau stimulus de consommation ?

L’expérience vécue lors de l’acte d’achat, sa richesse en émotion, émergent comme une étape fondamentale du parcours client : la valeur d’un produit pour l’individu tient désormais autant au produit lui-même qu’à cette expérience. L’expérience vécue en boutique, sur site Internet pourrait devenir déterminante dans l’acte d’achat et précéder l’attractivité du produit, dès lors que les émotions qu’elle génère comblent une certaine perte de sens.

 

« Votre portable sonne ? Chut, ça ne regarde que vous » indique une petite affiche dans les bus, reprenant en dessin une bouche barrée d’un doigt en signe de silence. La régulation d’une pratique indique qu’elle est entrée dans les mœurs. Si le savoir-vivre s’est emparé de la tendance de l’individu contemporain aux conversations privées en public, c’est qu’il lui faut régir un phénomène nouveau : le déplacement de la frontière entre la sphère publique et la sphère privée.
Ce phénomène fait partie d’une tendance plus générale de l’individu à vouloir exprimer toujours davantage ses émotions.
Par le biais de nouveaux outils d’expression (SMS, mails, émoticons, forums, blogs), il s’agit aujourd’hui pour l’individu de « tout échanger », de « tout communiquer », de « tout dire ». Les formes du communiquer qui ont émergé ont engendré des formes de sociabilité et d’échanges nouvelles. On assiste au développement d’une culture expressive s’appuyant sur des médias différents et nombreux : photos, vidéos, musiques, textes…qui sont eux-mêmes associés pour donner vie à cette nouvelle forme de communication.
Mais ce qui fait la marque très particulière de cette tendance, c’est que ces nouvelles formes du communiquer sont des lieux de monstration des émotions et du soi intime.

 

On assiste en effet à une véritable publicisation de l’intimité, comme l’illustrent près de trois millions de blogs sur le web français en 2006, dans lesquels les individus s’exposent sous diverses formes : textuelles, visuelles, (photographies, vidéos), musicales… Pour comprendre l’individualité actuelle, la notion d’extimité est ainsi devenue essentielle. Celle-ci permet d’expliquer la tendance de l’individu contemporain à « exhiber l’intime », c’est-à-dire, étymologiquement, à « tenir en dehors » (ex/hiber) « l’intérieur » (intimus).
Avec l’émotion d’ordre intime médiatisée, ce qui est mis sur la place publique aujourd’hui est ce qui hier était caché aux yeux du monde : l’espace privé.
Comment analyser ce phénomène ? L’ hyper exposition des émotions est le signe d’une tendance profonde de l’individualité à se recomposer dans l’extériorisation et la monstration. Dans notre société envahie par les images, la délitescence des normes collectives a ainsi été le catalyseur de cette tendance. Les nouvelles possibilités techniques ont ainsi permis de contrebalancer l’affaiblissement des valeurs collectives avec le développement de formes d’échanges entre individus de plus en plus atomisés, leur permettant de se recomposer une identité.
C’est dans un processus de (re)création de soi que l’individu se (re)donne du sens. En faisant de son intimité une chose publique, en la faisant sortir de la sphère privée, l’individu crée en effet un fait social. Il trouve l’occasion d’exprimer une création et de trouver dans le regard de l’autre une assurance pour son identité incertaine. Les modes d’exhibition de soi sont donc à comprendre comme des mécanismes de fabrication identitaire, qui répondent au besoin de l’individu de se composer une identité. L’émotion transmise devient à elle seule un espace de signification : c’est dans la transmission que le « je » prend corps. Médiatiser l’intime permet finalement de lui redonner un sens qu’il avait perdu.

 

Or, si l’hyper-exposition de l’émotion est aujourd’hui une tendance d’expression et de construction de soi, elle pourrait également se retrouver dans les pratiques de consommation. Un marché visant à satisfaire ce nouveau besoin d’expression s’est d’ailleurs ouvert pour les opérateurs télécoms et autres entreprises dont le métier est de permettre la communication interpersonnelle et l’expression individuelle. Aujourd’hui, les acteurs de ce marché ont investi le besoin de transmission et de partage de l’émotion, développant à l’envi des services qui visent à faire éprouver, échanger et exhiber de l’émotion. On a cité le phénomène des SMS, mails, émoticons, forums et blogs, mais le visiophone, le web 2.0, les services de réalité augmentée et les podcasts autoproduits ne participent-ils pas de cette même tendance ?
Voire, cette dernière sort progressivement du seul cadre des télécommunications. On constate que des marques sans rapport avec les télécoms investissent ce créneau. Les mécanismes du désir devant être renouvelés, ces marques s’emparent de la tendance à l’hyper exposition des émotions. Ainsi, le besoin d’exprimer une émotion peut être considéré comme un nouveau vecteur de consommation dès lors que les marques attirent le consommateur en lui proposant des occasions inédites de ressentir des émotions et de les exhiber dans sa relation au produit.
Premier versant de ce phénomène : la tendance à la personnalisation des produits, développée par les offreurs : customisation, individualisation du produit… On assiste à une véritable « émotisation » de l’offre, avec l’association de l’expression d’une émotion du consommateur au produit consommé. Certaines marques se sont déjà engouffrées dans la brèche de l’expression du soi, comme Nike (1) (avec un site qui permet de créer sa basket originale en choisissant les couleurs- base, languette, talon, swoosh, lacets, semelle- et d’y ajouter une inscription originale, un « ID », qui permet de parachever l’originalité de l’oeuvre) ou la marque Uranium (2) qui a lancé un jean high-tech communicant et personnalisable ( équipé d’écran lumineux sur lequel l’individu peut faire défiler des images, des messages ou des animations téléchargeables et affichables selon son humeur).
Le second versant de ce phénomène porte sur le déplacement de l’objet du désir. En effet, la particularité du phénomène d’hyper exposition des émotions est que le recours au registre de l’hyper émotion a dérivé d’un des éléments du mix marketing à un autre, du produit à la distribution : le recours au ressort émotif a débordé le simple produit pour investir le parcours d’achat, et notamment les circonstances et le lieu de l’achat. Ainsi des boutiques Nature et Découvertes (3), qui ont développé un design sonore et olfactif dans chaque partie des boutiques – encens et gouttes d’eau dans l’espace zen, herbe coupée dans l’espace jardinage… Le Comptoir des cotonniers (4) a quant à lui créé un design olfactif propre à son réseau de boutique, vendu comme un parfum... En créant des univers symboliques, certains concepts stores proposent aussi de véritables parcours initiatiques. Il s’agit par exemple de raconter l’histoire d’un produit, (Levi’s Store, Niketown (5)), de permettre au chaland de vivre une expérience source d’émotion (Salomon Station (6), boutique Nespresso (7)), de provoquer une émotion liée à l’espace (activation olfactive, auditive, visuelle, tactile). Palettes de couleur, mobiliers, décors et agencements de meubles sont pensés pour que le temps passé dans les boutiques soit une véritable expérience, sensuelle voire artistique. On assiste à la création d’échoppes véhiculant du sens, de lieux catalyseurs d’émotion autour d’un produit qui n’est plus l’élément central de la démarche de l’individu mais un des éléments constitutif d’une recherche expérientielle.

 

A côté d’un mode de consommation statutaire, emblème des années 60, que Thorstein Veblen (8) a décrit en éclairant la fonction distinctive de l’objet consommé pour l’individu, s’était développé un mode de consommation identitaire. Celui-ci se caractérisait pour le consommateur par la recherche de l’affirmation de son individualité propre. On voit aujourd’hui émerger un mode de consommation émotive, caractérisé par la recherche de l’augmentation de la dimension émotionnelle dans le parcours d’achat.
Le ressort émotif ne deviendrait-il pas même un moyen pour l’individu de légitimer sa consommation ? En effet, tandis que la consommation statutaire relevait d’un processus de légitimation sociale, la consommation identitaire constituait un processus de légitimation du soi individuel. Aujourd’hui, la consommation émotive semble être un processus de légitimation du phénomène de consommation même : c’est en fondant son acte de consommation sur l’activation de la perception d’émotions et leur exhibition que l’individu légitime cet acte. Par exemple, en créant ses Nike ID, l’individu éprouve à la fois le plaisir de produire quelque chose (accession à l’émotion créatrice) et le plaisir d’exhiber le fait qu’il est un créateur. L’exemple de Nike est particulièrement riche puisqu’on y observe les trois niveaux de consommation: statutaire (Nike), identitaire (produits uniques) et émotive (l’individu est créateur de sa palette de couleur et de son « ID »).

 

(1) Site Internet Nikeid : www.nikeid.com
(2) Site Internet Uranium : www.uranium-jeans.com
(3) Boutique Nature et Découvertes à Paris au Forum des Halles par exemple
(4) Boutique Comptoir des cotonniers à Paris, parfum
(5) Voir notamment l’article de Cynthia Wisehart sur www.alcorn.fr/applications/niketown.htm
(6) Voir le site Internet www.salomonstation.com
(7) Boutique Nespresso à Paris : 3, Rue Scribe 75009 Paris par exemple
(8) Thorstein Veblen (1857-1929), économiste américain, voir notamment Théorie de la classe de loisir (parue en 1899), Editions Gallimard, Paris, 1979